To me, hip hop will never be right until female rappers have a stronger voice in it. – Queen Latifah

Le combat des femmes dans le hip-hop est indissociable de celui des femmes noires aux Etats-Unis. Pourtant, sa portée est bel et bien universelle et rejoint la lutte des femmes pour l’égalité.

Dans un genre musical occupé en très grande majorité par des hommes, les femmes ont beaucoup de mal à recevoir le même niveau de reconnaissance et d’exposition médiatique. Aujourd’hui comme au début du genre, elles subissent le sexisme et la misogynie, sont réduites au rang d’objet dans les paroles et les vidéos et sont constamment jugées selon des normes désuètes. Labels, agents et médias perpétuent des clichés et cherchent à les mettre dans des cases, à leur faire changer de personnalité et de style, à grands coups de « ça ne se vendra jamais ! », « c’est trop osé ! » (et son contraire) « essaie d’être plus sexy »…

Pourtant, les rappeuses ont bâti le hip-hop dès sa genèse au même titre que les hommes et continuent de façonner ses codes. A travers les époques, elles ont eu à cœur de casser le plafond de verre et de dénoncer les abus verbaux, les agressions, les viols et la discrimination quotidienne auxquels elles font face.

Traiter intégralement de toutes les manières dont les femmes ont changé et modelé le hip-hop n’est pas chose aisée. C’est pour cela que cet article se veut plus une mini-chronologie des grandes figures qui ont marqué le rap féminin et de l’évolution de la place des femmes en tant qu’artistes.

N.B. : le choix a été fait de se concentrer sur les rappeuses uniquement sans aborder les artistes RnB comme TLC, Mary J. Blige, Beyoncé (avec Destiny’s Child ou en solo), Aaliyah, M.I.A., Rihanna…etc.

 

Les années 1980 et l’émergence des « female MCs »

Salt’n’Pepa

Les années 1980 sont considérées comme « l’âge d’or du hip-hop ». C’est à ce moment que cet art va acquérir ses lettres de noblesse, porté par des Sugarhill Gang, Big Daddy Kane, RUN-DMC et bien d’autres. A cette époque, le genre est engagé et militant, à l’image de Public Enemy qui dénonce les injustices et les inégalités invisibles dans les médias.

Dans ce style de musique émergent, les rappeuses peinent à se faire une place jusqu’à ce qu’une génération de « female MCs » apparaisse et bouscule l’ordre établi. MC Lyte est la première femme à sortir un album de hip-hop (Lyte as a Rock, 1988). Elle y dénonce les violences et les discriminations et défie le machisme avec une confiance jamais vue auparavant. Son succès continue d’inspirer aujourd’hui.

Dans son sillage, les premières chansons qui célèbrent les femmes, que ce soit les figures historiques ou les femmes au quotidien, commencent à faire parler. Elles sont interprétées par des MCs pleines de talent et d’énergie qui, en plus de décrire leurs difficultés au quotidien, appellent à s’unir pour réclamer une vie meilleure et encouragent toutes les filles à assumer leur apparence et à ne jamais hésiter à dire non. Beaucoup de morceaux se veulent éducatifs, à l’image de Let’s Talk About Sex du groupe Salt’n’Pepa, une discussion franche sur la sexualité, les risques potentiels qu’elle implique et les moyens de contraception, à une époque où le sujet est tabou aux Etats-Unis.

Dans le contexte de l’époque, où les labels rechignaient à faire signer des artistes hip-hop, ces femmes voulaient tout autant être prises au sérieux en tant que femmes qu’en tant qu’artistes. Le but était de donner une autre image des femmes dans le hip-hop, plus particulièrement les femmes noires, et de montrer qu’une « female MC » est tout aussi légitime qu’un rappeur en termes de talent et de lyrisme.

Dès les années formatrices du hip-hop, les femmes comptent donc bien faire entendre leur voix et occuper une bonne place dans la culture.

 

QUEEN LATIFAH

Considérée comme la pionnière du rap féministe, Queen Latifah est surnommée « la première dame du hip-hop ». All Hail the Queen (1989), son premier album, est une révolution :  d’un flow impeccable et avec des paroles et rimes ingénieuses, Latifah appelle les femmes à s’émanciper, à se soutenir les unes les autres et à être unies dans leur combat pour l’égalité. Aucun sujet n’est laissé de côté : inégalités, violences conjugales, harcèlement de rue, crimes raciaux…ce sont autant de thèmes qu’elle aborde avec assurance et impertinence. « Ladies First », hymne féministe, fait d’elle une icône à seulement 19 ans.

Sa philosophie pro-femmes sera une constante tout au long de sa carrière. En 1993, le single « U.N.I.T.Y. », extrait de son troisième album Black Reign¸ deviendra son plus gros succès commercial et sera récompensé d’un Grammy Award. La chanson est un réquisitoire contre le manque de respect et les insultes envers les femmes, en particulier dans la communauté noire. La rappeuse interpelle à la fois les hommes coupables de ce genre de comportement et les femmes dont le silence manifeste leur acceptance.

Le style de la MC du New Jersey est aussi marqué par son appartenance au collectif des Native Tongues. Ce groupe, qui comporte notamment A Tribe Called Quest et De La Soul, est adepte d’un rap conscient aux paroles positives et mettant en valeur les liens avec le continent africain. L’afrocentrisme est visible aux tenues colorées de Latifah et à ses hommages aux femmes africaines et afro-américaines qui ont fait tomber les barrières racistes et sexistes au fil de l’Histoire. Ainsi, elle montre une intersectionnalité des systèmes de domination et un intérêt commun à faire converger les luttes.

Son aura naturelle et son talent lui permettront de commencer une carrière d’actrice : elle enchaîne d’abord les apparitions et les seconds rôles avant de gagner progressivement en reconnaissance et en expérience. Son plus grand succès cinématographique reste sa performance dans la comédie musicale Chicago en 2003 qui lui vaudra une nomination aux Oscars ! La MC du New Jersey en profite pour s’essayer à beaucoup d’autres domaines artistiques : elle produit des séries et des films, fait du mannequinat, anime un talk show, lance sa marque de parfums…

A bien des égards, Queen Latifah est la première star féminine mainstream du hip-hop. Son parcours a inspiré plusieurs rappeuses et chanteuses à se lancer. C’est une une artiste féministe qui a pu non seulement être populaire et respectée au sein de son genre musical, mais aussi explorer d’autres domaines tout en gardant son engagement pour l’égalité. Un impact majeur sur la musique et le divertissement en général qui sera reconnu en 2006 avec son étoile sur le Hollywood Walk of Fame, une première pour le hip-hop, une culture dont elle n’a jamais cessé de repousser les limites.

 

Ladies First – Queen Latifah (feat. Monie Love)

 

 

A l’époque, il y avait aussi : Salt’N’Pepa, J.J. Fad, Monie Love, Roxanne Shanté, YoYo, Ms. Melodie, Pebbles.

 

Les années 1990 et l’affirmation des rappeuses

De gauche à droite : Lisa « Left Eye » Lopes, Angie Martinez, Lil Kim, Da Brat et Missy Elliott

Les nineties sont la période d’explosion de la popularité du hip-hop. Vu comme une simple mode à la fin des années 1980, le genre va devenir un phénomène de société durant cette décennie grâce, en partie, à l’avènement du gangsta rap qui séduit les jeunes de toutes les origines et à la rivalité East Coast/West Coast incarnée par 2Pac et Notorious B.I.G.

Le rap féminin aura aussi ses figures de proue : des parolières hors pair qui vont encore une fois repousser les limites de ce qui pouvait être fait et dit à l’époque. Certaines font partie de groupes et vont progressivement se démarquer par leur talent, comme Lauryn Hill avec les Fugees. D’autres vont apparaître sur des remix de singles populaires et se faire connaître avant même de sortir un album comme Foxy Brown. A l’ouest, Lady of Rage prouve que le gangsta rap n’est pas réservé uniquement aux hommes en se démarquant au sein de Death Row Records, le label de Snoop Dogg, Dr. Dre et 2Pac.

Les rappeuses sortiront des albums qui ont marqué la culture hip-hop par leur mélange de sonorités, leur audace et leur traitement de thèmes trop peu abordés à l’époque. Durant ces années, elles s’attaquent notamment à un « deux poids, deux mesures » pesant : celui qui veut que les hommes puissent parler de leur vie sexuelle et de leurs préférences jusqu’au plus petit détail tandis qu’une rappeuse sera vue comme vulgaire si elle s’exprime sur les mêmes sujets.

Des morceaux avec une sexualité assumée et des paroles érotiques inversent les rôles et dynamiques de séduction et donnent des perspectives inédites, comme dans Not Tonight de Lil’ Kim où c’est elle qui est en position de force. La libération est double : désormais, les rappeuses n’ont plus à adopter les codes masculins pour réussir et peuvent arborer leur féminité avec fierté.

En ce sens, elles continuent le combat amorcé dans les années 1980. Par exemple, elles se réapproprient le mot « bitch » et en font un terme d’« empowerment », à la fois émancipateur et source de pouvoir.

Certaines n’hésiteront pas non plus à dévoiler les dures épreuves de leur vie. Dans The Miseducation of Lauryn Hill, Lauryn Hill conte la vie d’une femme sous tous les angles : les relations homme/femme, le fait d’avoir un enfant, les pressions pour avorter, les difficultés d’une rupture…Autant d’expériences humaines et personnelles et de relations ambiguës à l’amour que Lauryn révèle au grand public avec puissance, émotion et introspection.

 

Lil’ Kim

« J’étais censée être la petite mignonne qui mettait [le groupe] en valeur, mais j’aimais être vulgaire de temps en temps, c’était libérateur » – Lil Kim, Hip-Hop Evolution, « Life After Death : Deuil et Renaissance », Saison 3, sur Netflix

Dès que Lil’ Kim commençait à rapper, des têtes se tournaient.

Membre de J.U.N.I.O.R. Mafia, groupe monté par Notorious B.I.G. avec des jeunes de son quartier de Brooklyn, Kim va se distinguer en rappant ouvertement sur sa vie sexuelle et ses relations et en les décrivant dans les moindres détails. Ce style érotique et cru a énormément fait parler fans, critiques et labels. Mais la MC de Brooklyn a justement su conquérir les fans avec sa confiance inébranlable, son insolence et son insoumission aux normes sociales. Unique et brute, résolument street mais à l’aise sur des samples groovy, telle est la formule qu’elle développe dans son premier album, Hardcore, qui sera vendu à six millions d’exemplaires dans le monde, faisant d’elle la première rappeuse à atteindre ce niveau de popularité. Son flow, sa présence sur scène et son charisme au micro lui ont valu le surnom de « female Biggie » et ont placé la barre très haut pour l’ensemble du game.

En quelques sortes, Lil Kim symbolisait la réappropriation de la sexualité et de la sensualité chez les rappeuses comme réponse à la misogynie. Elle a changé les codes qui prévalaient à l’époque sur l’apparence de la femme dans le hip-hop, n’hésitant pas à s’habiller de manteaux colorés, de diamants et de lingerie de luxe.

« Queen Bee » (oui, c’est la première à prendre ce surnom) est une véritable star des années 1990 : elle fait des apparitions à la télé et au cinéma, elle pose pour des marques comme Versace et Iceberg, et elle est attendue sur les tapis rouges de toutes les cérémonies pour ses tenues extravagantes et osées.

Le grand public la connaît surtout pour son couplet sur Lady Marmalade, aux côtés de Pink, Mya et Christina Aguilera, et pour sa collaboration avec cette dernière sur Can’t Hold Us Down.

La MC de Brooklyn continue à sortir de la musique aujourd’hui. Bien qu’elle n’occupe plus la place qui était la sienne dans les nineties, elle reste une des figures les plus influentes du rap.

Commercialement, le rap féminin franchit un cap sous l’impulsion de figures comme Lil’ Kim : tandis qu’elle devient la première femme du hip-hop à décrocher le disque de platine puis le double platine, soit plus de deux millions de disques vendus aux Etats-Unis, The Miseducation of Lauryn Hill sera un franc succès auprès des critiques et du public (dix nominations aux Grammy Awards dont cinq victoires).

Les années 1990 ont donc élevé les rappeuses au rang de stars grandeur nature, capables de s’imposer dans le monde du hip-hop puis de devenir des icônes de la pop culture. De bien des façons, les artistes de l’époque ont établi l’image de la rappeuse moderne : une personnalité, une sexualité et des désirs assumés, une apparence qui ne dépend de personne d’autre qu’elle et des skills affûtés qui lui valent le respect du game tout entier. Il ne fait aucun doute que cette génération a grandement contribué à populariser le hip-hop auprès des masses.

Crush on You – Lil’ Kim feat. Lil’ Cease

 

A l’époque, il y avait aussi : Da Brat, Lisa « Left Eye » Lopes, Rah Digga, Angie Martinez, Amil, Gangsta Boo.