Les années 2000 et la continuité des rappeuses à succès

Le début du nouveau millénaire est aussi celui de la domination musicale du « Dirty South » (le Sud et le Sud-Est des Etats-Unis) et du style « crunk » popularisé par Lil Jon et Three 6 Mafia. Ignorés et parfois méprisés dans les années 1990, les artistes d’Atlanta, de Miami, de Houston et de New Orleans vont vite dominer les charts avec des noms comme Nelly, Ludacris, T.I., OutKast, Lil Wayne, Chamillionaire…

Les rappeuses ne sont pas en reste : en plus des noms déjà établis comme Lil’ Kim et Foxy Brown (qui s’offrira le luxe de vendre plus que Britney Spears à la sortie de son premier album), de nouvelles personnalités émergent. Eve se distingue au sein des Ruff Ryders, le groupe de DMX, et sortira un album qui se vendra à 1,4 millions d’exemplaires. Sa carrière solo sera ponctuée par des hits comme Let Me Blow Ya Mind avec Gwen Stefani.

Dans une décennie propice à l’expérimentation musicale et au mélange de chant et de hip-hop, beaucoup de talents hybrides vont émerger. Difficile, par exemple, de mettre Erykah Badu dans une seule catégorie, tellement son univers musical regorge d’influences en tous genre.

En tous cas, le rap féminin se portera bien pendant cette période et bénéficiera d’encore plus de notoriété.

 

MISSY ELLIOTT

 

Missy Elliott est l’une des artistes les plus influentes et les plus innovantes du hip-hop moderne.

Au début des années 1990, elle se lance dans la musique en formant le groupe de RnB « Sista », qui sera produit par son voisin et ami, Timothy Mosley, plus connu sous le nom de « Timbaland ». Elle apparaît en featuring sur quelques morceaux mais s’occupe surtout de la production et l’écriture pour d’autres artistes féminines comme Aaliyah, Total et Destiny’s Chid.

Ce n’est qu’en 1997 qu’elle sort son premier album, Supa Dupa Fly, dont le single « The Rain » amènera à un disque de platine. Missy sublime la production de Timbaland avec ses jeux de mots et son flow, mais la popularité de la chanson viendra aussi de la vidéo, célèbre pour l’image de la rappeuse dans une combinaison de cuir verni qui ressemble à un sac poubelle gonflé.

C’est le début d’un des aspects les plus connus de sa carrière : personne ne faisait des clips comme Missy Elliott. Avec l’aide de réalisateurs renommés comme Hype Williams, elle révolutionne la music video avec son style afro-futuriste, son esthétique brillante et agressive, les changements de décor, les danseurs en fond, des ninjas…chaque vidéo est unique mais marquée du sceau de Missy, et c’est pour cela que ses clips qui continuent d’inspirer la génération actuelle.

Missy a toujours eu à cœur de casser les codes et de s’éloigner des normes de beauté imposées aux femmes. Sous les costumes gonflables et déformants, elle est toujours elle-même et elle a toujours déclaré qu’elle s’aimait comme elle était (la chanson « I’m Really Hot » en est l’exemple).

Le féminisme est une partie essentielle de l’œuvre de Missy : sa foi dans la solidarité féminine, la promotion de la réappropriation de soi et l’encouragement de l’amour-propre sont des thèmes récurrents chez elle. Elle prône une sexualité aussi ouverte et honnête que celle des hommes et continue de contribuer aussi au développement d’autres talents féminins en posant des couplets sur les chansons d’autres artistes afin qu’elles soient remarquées. Missy Elliott a grandement contribué à amener le féminisme au-devant de la scène musicale. Elle a elle-même subi des violences domestiques et sexuelles et parle avec éloquence de l’effet que ces expériences ont eu sur sa vie. En tant que femme noire qui assume ses rondeurs, elle est l’incarnation de l’émancipation féminine, de la positivité sexuelle et corporelle.

Avec 7 millions d’albums vendus aux Etats-Unis au total, c’est à ce jour la seule rappeuse à avoir six albums certifiés disques de platine. Ses hits « Work It », « Lose Control » et surtout l’incontournable « Get Your Freak On » sont des classiques qu’on entend toujours en soirée.

En 2015, Missy fait une apparition surprise à la mi-temps du Superbowl. L’accueil qui lui est réservé prouve que sa popularité est toujours intacte. En 2019, elle est intronisée au « Songwriters Hall of Fame », marquant la première fois que cette distinction revient à une rappeuse. MTV lui présente également la Video Vanguard Award, reconnaissant sa contribution à l’art visuel.

The Rain (Supa Dupa Fly) – Missy Elliott

A l’époque, il y avait aussi : Remy Ma, Trina, Khia, Lil Mama, Vita, Diamond, Princess, Ms. Jade.

 

Les années 2010 et l’ère Nicki Minaj

Nicki Minaj et Cardi B

 

Difficile ici de dissocier la décennie de l’artiste tellement une seule rappeuse a régné sans partage pendant près de dix ans. Pendant la majorité des années 2010, Nicki Minaj a joui d’un succès incontesté.

 

Se faisant d’abord connaître dans l’underground à travers ses mixtapes, elle capte l’attention de Lil Wayne qui va finir par la faire signer sur son label en 2009, la même année qu’un certain Drake. En quelques années à peine, la rappeuse du Queens se fait une place parmi les plus grands, à commencer par son couplet dans la chanson Monster, où elle vole la vedette à Jay-Z et Kanye West. Pink Friday, son premier album, consacrera sa place dans le hip-hop et dans la pop avec le single pour Super Bass.

 

C’est le début d’une carrière remplie de hits : aujourd’hui, elle compte 101 millions d’unités vendues dans le monde, 12 singles certifiés disques de platine en tant qu’artiste principale et 24 en tant que featuring. Sans surprise, elle est, à ce jour, la rappeuse ayant commercialement le mieux réussi de l’histoire, mais aussi celle avec la plus grande longévité.

 

Tout comme les rappeuses stars avant elle, le succès de Nicki Minaj va bien au-delà du rap. Ses multiples collaborations avec des artistes en dehors du hip-hop (Ariana Grande, Madonna, Justin Beiber, David Guetta), des apparitions dans des publicités, son statut d’égérie pour des marques de luxe en attestent.  Mais Nicki a atteint de nouveaux sommets et est devenue une des personnalités les plus connues et les plus reconnaissables à travers le monde. Elle semble avoir étudié tout ce qui a fait la gloire des rappeuses avant elle, à tel point que Lil Kim l’accusera constamment de lui avoir volé tout ce qui a fait son succès, musicalement comme esthétiquement.

 

Elle est aussi connue pour son franc-parler et sa dénonciation des différences de traitement entre les artistes masculins et féminins. A travers ses interviews, ses paroles de chansons et ses tweets, elle condamne le slut-shaming et appelle les femmes à s’aimer elles-mêmes et à être fières de ce qu’elles sont.

 

Son statut change quelques peu à la fin de la décennie. L’image de la « Queen of Rap » est écornée par beaucoup de clashs avec des personnalités de l’industrie, des coups de gueule sur les réseaux sociaux et une approche de la musique beaucoup plus axée sur les chiffres.

 

A l’époque, il y avait aussi : Azealea Banks, Iggy Azalea, Snow Da Product, Young M.A., Kreayshawn.

Chun-Li – Nicki Minaj

Les années 2020 et la décennie des rappeuses ?

En 2017, Cardi B fait une entrée tonitruante dans le hip-hop. Déjà bien connue dans le milieu grâce à la télé-réalité Love and Hip-Hop et à ses vidéos sur les réseaux sociaux, Cardi plait instantanément au grand public qui adore son caractère de diva exhubérante et imprévisible. Commercialement, elle bouleverse le hip-hop en très peu de temps. Bodak Yellow, sorti en 2017, se classe numéro 1 pendant trois semaines consécutives et fait d’elle la première rappeuse à être en tête des charts en solo depuis Lauryn Hill en 1998. L’album Invasion of Privacy, triple disque de platine, remporte le Grammy du Meilleur Album Rap de l’année en 2019.

Nicki Minaj n’est plus seule et dirige quelques piques à sa « rivale », faisant ainsi le jeu des médias qui chercheront sans cesse à les monter l’une contre l’autre. Ce clash culminera dans une altercation qui fera les unes de la presse people.

En dépit des controverses qu’elle a pu avoir dans le passé, Cardi B a eu un impact immédiat et un effet non négligeable. Ancienne strip-teaseuse, elle assume totalement son passé et en fait même sa marque de fabrique, défiant les critiques et le slut-shaming. Mais avant tout, elle a permis au hip-hop de réaliser qu’il pouvait avoir plusieurs rappeuses à succès en même temps !

En ce sens, 2019 est une année charnière : Nicki Minaj annonce sa retraite (ce qui ne sera finalement qu’une stratégie marketing pour faire un retour) et Cardi B déclare qu’elle ne sortira rien afin de se concentrer sur l’enregistrement de son album. Résultat : le champ est libre pour qu’une toute nouvelle génération de rappeuses s’exprime et se fasse connaître !

Jamais autant de rappeuses n’ont connu autant de succès au même moment, et il y en a pour tous les goûts !

Pour ce qui est de la trap sexy et destiné aux clubs, une nouvelle génération est apparue : Kash Doll, les City Girls, Doja Cat et Saweetie ont toutes connu un succès retentissant. Mais la rappeuse la plus en vue est bel et bien Meghan Thee Stallion, qui a eu un des plus gros hits de l’année avec « Hot Girl Summer ».

La « body positivity » a aussi fait une nouvelle percée dans le rap grâce à Princess Nokia, Cupcakke et surtout Lizzo. En plus d’être une artiste prônant l’amour de soi et la positivité corporelle, elle captive les foules grâce à son incroyable présence sur scène, sa grande énergie, ses chorégraphies et ses solos de flûte. Déjà une grande star de la pop avec des chansons comme « Truth Hurts », propulsée en tête du classement Hot 100 du Billboard, et « Juice », il est certain qu’elle sera une des grandes artistes de la prochaine décennie.

Les amateurs de rap technique avec des paroles complexes et du storytelling ne sont pas en reste. Rapsody, Tierra Whack et Noname sont des artistes qu’il faut écouter plusieurs fois pour saisir toutes les subtilités, les jeux de mots et les messages cachés. La première consacre la figure de la femme dans son excellent album EVE, où chaque morceau est nommé après une femme noire d’influence. La deuxième se profile comme l’héritière de de Missy Elliott en raison de ses clips hauts en couleur et extravagants et de sa créativité. La troisième est une poète qui a fait la transition du slam vers le rap et qui met en avant la condition de la femme noire à travers ses textes.

Enfin, dans un game où les sujets de santé mentale et d’anxiété sont beaucoup plus abordés qu’auparavant, les rappeuses produisent des chansons introspectives sur l’anxiété, le manque de confiance, les insécurités, les viols. Ainsi, Angel Haze rappe avec beaucoup de courage à propos des abus sexuels qu’elle a subi pendant son enfance.

Le tournant des années 2010 a eu son lot de mouvements et de modes dans le rap, mais la tendance la plus durable qui a été amorcée, et celle qui se transforme en vrai mouvement, est belle et bien celle du rap féminin. Les rappeuses qui ont émergé en 2019 sont conscientes que tout le monde peut coexister, collaborer et réussir en même temps.

 

Ça ne fait que commencer !

L’histoire des femmes dans le hip-hop est celle de figures, d’icônes sans peur, de M.C. très souvent flamboyantes qui ont tracé la voie pour que d’autres rappeuses puissent exister et avoir du succès. Des hymnes engagés pour demander plus de droits et plus de reconnaissance, des bangers destinés aux clubs, des explorations éclairées des épreuves de leur vie personnelle…la versatilité des rappeuses est aussi impressionnante que leurs qualités techniques et leur créativité. A la croisée mouvements « Black Lives Matter » et « #MeToo », leur engagement est plus important que jamais.

Mais les obstacles restent encore très nombreux. Les festivals programment beaucoup plus d’hommes que de femmes. La playlist la plus suivie et la plus influente des services de streaming, Rap Caviar sur Spotify, n’a comporté que 10,78% d’artistes féminines entre mai 2016 et décembre 2017, pour la majorité des chanteuses. Enfin, on accole toujours l’adjectif « female » à côté de « rapper », cloisonnant de fait le hip-hop et empêchant les femmes d’être considérées au même titre que les hommes.

Mais il ne fait nul doute que durant les années 2020, les rappeuses se battront encore pour repousser les limites d’un genre qu’elles ont grandement contribué à créer.

Pour en savoir plus :

My Mic Sounds Nice: The Truth About Women And Hip Hop, documentaire réalisé par Ava DuVernay pour B.E.T. et disponible sur Youtube.

http://madamerap.com/ , premier média en France dédié aux femmes et aux LGBT+ dans le hip-hop.