Quelle est la limite entre l’hommage et le plagiat ? A quel point peut-on s’inspirer du style de quelqu’un d’autre ? Reprendre les codes d’un genre ou d’une époque expose-t-il forcément à des poursuites judiciaires ?

Ces questions ont longuement agité la presse spécialisée en août 2013 à l’ouverture du procès opposant les ayant-droits de Marvin Gaye à Robin Thicke, Pharrell Williams et T.I. pour plagiat et infraction aux droits d’auteur. Les représentants du défunt prince de la soul estimaient en effet que « Blurred Lines », l’un des plus gros succès de l’année 2013, empruntait beaucoup trop de sonorités à l’emblématique « Got to Give it Up », sorti en 1977. En parallèle des considérations artistiques, le procès a des implications financières importantes, le morceau étant considéré comme l’un des singles les plus lucratifs de la dernière décennie avec 16 millions de dollars de bénéfices.

Les ayant-droits ont recours à un musicologue pour démontrer les ressemblances au niveau de la structure de la chanson, des notes utilisées et des thématiques des paroles. Pour sa défense, Pharrell affirme s’être inspiré du « 70’s feeling » [une ambiance, une sensation] et non d’une chanson en particulier. Robin Thicke va même jusqu’à chanter devant le jury pour tenter de prouver que les similitudes en termes de progression d’accords sont monnaie courante dans la musique. Mais ses interprétations de « With or Without You » de U2 ou « Let It Be » des Beatles ne suffiront pas à convaincre les juges.

L’affaire prend fin en 2018 lorsque le jury californien condamne les trois artistes à verser 7,4 millions de dollars (réduits à 5,3 millions après appel) ainsi que 50% de toutes les futures royalties aux ayants-droits de Marvin Gaye.

Les accusations de plagiat dans le monde de la musique n’ont rien de nouveau. Elles sont même tellement nombreuses que Wikipedia y consacre une page entière. Le procès « Blurred Lines » est simplement l’un des rares à être allé au bout de la procédure judiciaire, tandis que, dans la majorité des cas, ces litiges sont réglés à l’amiable. C’est aussi l’un des procès les plus médiatisés, les nombreux articles et vidéos des artistes sortant du tribunal laissant croire à un véritable changement de paradigme dans le monde de la musique.

Mais quelle est l’importance réelle de ce procès ? L’affaire établit-elle vraiment « un dangereux précédent » pour les producteurs et compositeurs, comme l’affirme le légendaire Rick Rubin (collaborateur des Beastie Boys et de Jay-Z) ?

Réutiliser des éléments de plusieurs morceaux différents est la fondation même du hip-hop. Il n’est donc pas étonnant que ce soit le style de musique le plus concerné par les procès pour plagiat. Son cas nous révèle beaucoup d’éléments utiles au débat sur l’inspiration musicale.

What’s that sample?

Le « sample », aussi appelé « échantillonage », est une technique de production musicale qui consiste à isoler un élément d’un morceau, comme une mélodie, une ligne de basse, une voix ou des percussions. Cet élément est alors retravaillé de plusieurs manières (changement de tempo, découpage et réassemblage, création d’une boucle) et souvent associé à d’autres samples pour créer une toute nouvelle production. Le sampling se retrouve dans tous les genres musicaux, mais plus particulièrement la musique électronique, la dub et le hip-hop.

Il existe des samples qui ont été réutilisés des milliers de fois, à tel point qu’ils font partie de l’imaginaire musical collectif. Case in point: vous avez forcément entendu au moins une fois dans votre vie le drum break de « Amen Brother » de The Watsons. Ces sept secondes (jouées en boucle dans la vidéo qui suit), sans doute les plus importantes de la musique moderne, ont été samplées au minimum 4675 fois selon le site spécialisé WhoSampled.

Le sampling est grandement facilité par l’apparition de nouvelles technologies comme les samplers (ou échantillonneurs) dans les années 1980 et 1990, ouvrant la voie à des albums qui mélangent un très grand nombre de sonorités. A ce titre, l’année 1989 est particulièrement emblématique car elle verra trois œuvres majeures du hip-hop embrasser totalement cette tendance : l’avant-gardiste 3 Feet High and Rising du groupe De La Soul contient plus de 200 samples ; Paul’s Boutique des Beastie Boys est composé presque exclusivement de samples ; et Fear of a Black Planet de Public Enemy est un tel patchwork de sons que le morceau « Fight the Power » compte à lui seul 21 échantillons différents.

A l’époque, le « sampling » est une nouveauté qui n’est régulée par aucune loi, mais un litige viendra bouleverser cet état de fait et mettre fin à un certain âge d’or. L’un des morceaux du premier album de De La Soul, « Transmitting from Mars », utilise très brièvement un extrait de « You Showed Me » des Turtles, groupe de rock des années 1960. Ces derniers vont intenter un procès pour utilisation non autorisée et demandent la somme de 2,5 millions de dollars. L’affaire se résout finalement à l’amiable avec le versement supposé de 1,7 millions de dollars (De La Soul a toujours nié avoir payé une telle somme).

D’un coup, la notion de droits d’auteur fait son apparition dans le hip-hop. Appelés aussi « royalties », ce sont des paiements qui compensent l’utilisation de la propriété d’autrui. Le montant dépend de la valeur initiale de l’œuvre originale et du degré d’utilisation qui en a été fait. Ils concernent plusieurs parties, notamment les interprètes, les compositeurs et les producteurs et tout autre personne possédant des droits.

Le cas « De La Soul vs. Turtles » divise : on peut y voir à la fois une garantie que tous les artistes seront protégés et payés à chaque utilisation de leur œuvre (ce qui est une bonne chose) comme on peut noter une limitation de la liberté et de la créativité des producteurs. Une multitude de métiers se créera d’ailleurs autour du « marché du sample » : avocats musicologues, agents spécialisés dans l’autorisation des samples…

Bien qu’il ait survécu à ce que beaucoup voyaient comme sa mort annoncée, le hip-hop sera tout de même traumatisé par ce précédent judiciaire : le nombre de samples utilisés baisse de manière drastique et les labels deviennent extrêmement précautionneux. La démarche d’autorisation de samples, ou « sample clearance », est longue et éprouvante, repoussant la date de sortie des projets et amenant parfois à une refonte totale de certains morceaux. A bien des égards, créer un album commercial du même genre que ceux produits en 1989 serait quasi-impossible de nos jours.