Imitation is the best form of flattery

Le processus d’approbation des samples est source de frustration et de mécontentement pour plusieurs raisons.

Il y a le sentiment de dépossession qui peut surgir. Après des heures voire des jours entiers passées en studio, on se voit obligé de partager les fruits de son travail avec quelqu’un a priori totalement extérieur au processus créatif. Ce sentiment est renforcé par la grande attention que portent de grands noms de la musique à l’utilisation de leurs morceaux.

Le chanteur Sting, dont les chansons ont été maintes fois samplées, est souvent l’objet de critiques à ce sujet. Connu comme étant intraitable en matière de droits d’auteur, il ne possède pas moins de 85% des royalties de « Lucid Dreams », le hit du rappeur Juice WRLD reprenant la mélodie de « Shape of my Heart ».

La « sample clearance » peut également être vue comme un frein à la créativité. La production prend plus de temps lorsqu’un sample doit être rejoué ou quand tout un morceau doit être retravaillé car l’artiste original n’a pas donné sa permission.

« Cartoon and Cereal » de Kendrick Lamar est l’illustration parfaite de cette situation : le morceau devait apparaître dans Good kid, m.A.A.d. city, mais le sample de « When The Morning Comes » du groupe The Moments n’est finalement pas approuvé. Bien que le morceau soit de grande qualité et qu’il soit très important aux yeux du rappeur, ce dernier décidera avec son label de ne pas rejouer le sample, préférant garder le « feeling » original et laisser « Cartoon and Cereal » devenir une sorte de single perdu qui flotte sur Internet.

Quand on considère le genre dans son intégralité, il est indéniable que les samples sont indissociables du hip-hop, enfant de la soul, du blues, du jazz, du rock. Le mélange d’éléments de plusieurs chansons différentes remonte aux DJ qui animaient les premières « block parties » et qui isolaient des « boucles » de chansons de jazz ou de rock, avant même que les maîtres de cérémonie (les MCs) commencent à rapper dessus. Couper des chansons, coller et recoller les morceaux, les modifier…on peut considérer que la démarche est unique et originale en elle-même car elle crée une nouvelle expérience auditive.

Au-delà d’une technique de production, ils sont une manière de rendre hommage aux idoles, les remerciant en remettant leur musique au goût du jour mais aussi en leur permettant de toucher des royalties. C’est dans cet esprit que Snoop Dogg a repris « La Di Da Di » de Slick Rick, un rappeur qu’il adorait étant enfant. De la même manière, « Fight the Power » rend hommage aux plus grands musiciens noirs en superposant James Brown, Bob Marley, The Isley Brothers, Rick James, The J.B.’s, Kurtis Blow…

Get credit where credit is due

 

Indépendamment des bonnes intentions, il est vrai que les autorisations de sampler ont longtemps été négligées, causant beaucoup de tort aux artistes dont le travail était repris. Pour comprendre pleinement l’enjeu, il faut se mettre à la place de l’artiste samplé qui découvre, parfois des années plus tard, que son œuvre a été utilisée sans son accord.

Les droits d’auteur relèvent du respect pour un artiste et son œuvre, qui a nécessité des efforts et de l’investissement à l’époque, de la même manière que les producteurs et rappeurs dans leur studio aujourd’hui. Plus qu’une compensation financière, ils symbolisent le respect pour une création musicale par définition personnelle, intime, liée au vécu de la personne ou du groupe et reflétant son ressenti et ses émotions à un moment précis. Le sentiment de dépossession est donc très présent de ce point de vue.

Le cas le plus célèbre de sampling sans autorisation date de la fin des années 1980 : c’est le fameux « Ice Ice Baby » de Vanilla Ice, qui reprend de manière plus qu’évidente la ligne de basse de « Under Pressure » de Queen et David Bowie. Ces derniers n’ont pas été consultés et ne recevaient donc aucun droit d’auteur. Devant la montée des critiques, Vanilla Ice déclare d’abord que les deux mélodies sont différentes, affirmant avoir procédé à des modifications, avant d’avouer dans une autre interview avoir bel et bien samplé le morceau. Les auteurs originaux ont dû menacer d’intenter un procès pour atteinte aux droits d’auteur pour qu’ils soient finalement inclus dans les crédits. Vanilla Ice sera également poursuivi pour avoir samplé « Play That Funky Music » de Wild Cherry dans un autre morceau.

Cet épisode a mis en lumière les questions de plagiat dans la musique ainsi que les répercussions financières et artistiques de l’utilisation non-autorisée des samples. Vanilla Ice, par son attitude jugée désinvolte et arrogante, donne l’image d’un rappeur qui réutilise en toute impunité le travail des autres.

« Under Pressure » est maintenant automatiquement associé à « Ice Ice Baby » et à la polémique, ternissant l’héritage de cette collaboration emblématique. Queen et David Bowie voient leur travail détourné et affilié à quelqu’un qu’ils n’ont pas approuvé.

Les procès pour plagiat et infraction aux droits d’auteur ont souvent vocation Ă  aider les artistes originaux plus qu’autre chose. En effet, les artistes les plus influents des annĂ©es 1950 et 1960, qui ont bâti la soul et la funk si chère au hip-hop, ne possèdent pas toujours les droits de leur musique, la faute Ă  leurs labels de l’époque et des accords passĂ©s avec eux. Bien des artistes se retrouvent ruinĂ©s malgrĂ© un apport inestimable Ă  la musique. Bien que possĂ©dant leurs droits d’auteur, The Winstons (dont nous parlions dans la première partie de l’article) n’ont jamais reçu de compensation pour le drum break le plus influent de l’histoire de la musique, alors mĂŞme que ceux qui l’ont rĂ©utilisĂ© ont pu gĂ©nĂ©rer des centaines de millions de dollars. Le leader du groupe, Richard Spencer, a exprimĂ© sa frustration de n’avoir jamais pu engager les dĂ©marches judiciaires pour rĂ©cupĂ©rer ce qui Ă©tait dĂ» au groupe. Pire encore, il n’apprend l’immense popularitĂ© du break qu’en 1996, quand un label le contacte en lui proposant de racheter ses droits. « Je me suis senti envahi, comme si ma vie privĂ©e Ă©tait considĂ©rĂ©e comme acquise » dĂ©clare-t-il Ă  la BBC. Gregory Coleman, le batteur qui a jouĂ© le drum break conçu par Spencer, est dĂ©cĂ©dĂ© en 2006, fauchĂ© et sans abri.

En 2015, une campagne de crowdfunding lancée par le DJ britannique Martyn Webster a récolté 24 000 dollars pour « payer » The Winstons, infime portion des bénéfices générés par le passage mais très belle initiative.

Le cas du “Amen break” montre que les droits d’auteur sont une question d’équité, compensation financière pour l’artiste qui a donné la fondation pour de nouveaux morceaux et qui n’a jamais gagné d’argent pour cette offrande.

Aujourd’hui comme hier, il existe des façons d’utiliser un sample qui sont respectueuses de l’auteur original. D’abord, le rappeur peut tout simplement consulter l’artiste en amont et lui jouer l’utilisation qui a été faite du sample. L’auteur peut parfois conditionner l’utilisation à quelques changements (retirer les insultes par exemple), mais bien des procès sont évités grâce à une simple demande. Côté production, il est possible d’avoir recours à l’interpolation, qui consiste non pas à réutiliser directement une mélodie d’une chanson existante mais à rejouer et réenregistrer cette mélodie. Ainsi, le rappeur peut contourner un refus d’utilisation, ou du moins de payer moins cher en droits d’auteur.

We’re all in the same gang!

La question du sampling est souvent mal comprise, ce qui est normal étant donné sa grande complexité, entre vieux contrats conçus par des labels véreux, litiges légaux et zones d’ombre juridiques.

Les rappeurs, les producteurs et les artistes originaux ont tous peur de faire arnaquer et d’être spoliés de leur travail et de leur création. Chacun pense que l’autre est mieux loti et profite du système. En réalité, c’est ce même système qui est à revoir. Il est indéniable que les règles doivent être adaptées pour prendre en compte des paramètres comme le degré de sampling ainsi que pour coller aux nouvelles réalités de la musique (un ancien contrat n’a aucune clause concernant le streaming). Les « sampleurs » comme les « samplés » ont tout à gagner à faire pression conjointement pour changer les règles de l’industrie et faire en sorte que tout le monde ait sa part du gâteau.

Toute la beauté du sampling est qu’il permet de découvrir plusieurs morceaux d’époques et de styles différents, d’exposer les nouvelles générations aux travaux d’artistes qui leur sont antérieurs. Il serait dommage de perdre cette richesse pour des préoccupations pécuniaires.

Si vous voulez en savoir plus sur le sampling, n’hésitez pas à visionner les nombreux documentaires et vidéos disponibles sur YouTube comme la série des « 12 hit songs and their original samples » ou le Ted Talk de Mark Ranson ou le Ted Talk de Mark Ranson (producteur de « Uptown Funk » de Bruno Mars et « Valérie » de Amy Winehouse notamment). Et allez chercher votre morceau préféré sur WhoSampled : c’est peut-être une reprise, qui sait ?